Maisons de la rue Girouard (16)
Maison Esdras Bernier


Par France Labossière.
Publié dans Le Courrier de Saint-Hyacinthe, le 13 janvier 2011.


Maison Michel-Esdras Bernier


En 1883, le cultivateur Alfred Benoit vend le terrain situé au 2935 Girouard Ouest, sans maison, aux messieurs John Redpath Dougall et James Duncan Dougall, commerçants de Montréal enregistrés sous la raison sociale « John Dougall & Co ». À l’époque, John Redpath Dougall possède le journal montréalais « The Montreal Witness », journal réputé pour tenir des propos intolérants à l’égard des catholiques et des Irlandais, tandis que son frère James Duncan Dougall dirige le « New York Witness », deux journaux fondés par leur père John Dougall.


On peut se demander ce qui amène les frères Dougall à Saint-Hyacinthe. Un journal anglais était publié à Saint-Hyacinthe à l’époque, sous le nom de « Weekly Times » et dont l’éditeur était « E. Lecours & Co ». Les deux éditeurs collaboraient-ils ensemble ?  Les recherches effectuées ne permettent pas de faire de lien entre les éditeurs maskoutain et montréalais. Ou bien serait-ce plutôt des liens personnels entretenus avec la petite communauté anglophone maskoutaine qui auraient favorisé une bonne occasion d’affaires ?


En effet, il existait à l’époque une petite manufacture sur le terrain, dont le propriétaire était Pierre-Alphonse Blanchet. «…Mr Pierre Alphonse Blanchet, sellier & manufacturier de la cité de St-Hyacinthe…vend, cède, quitte, transporte & abandonne à toujours aux dits John Dougall & James Dougall la boutique qu’il a construit sur le dit terrain pour manufacturer des attelles de collier, avec l’engin…& tous les autres effets, meubles…y compris les matériaux se trouvant dans la dite boutique… »


Dans le contrat de vente, il est aussi spécifié que messieurs Duclos et Payan de la tannerie « Duclos & Payan » avaient déjà agi auprès de monsieur Blanchet à titre de créanciers. Or, monsieur Payan, associé en affaires à son beau-frère, était de confession protestante, tout comme les frères Dougall. Il est donc fort probable que ces messieurs aient été en contact par l’entremise de l’Église protestante dont l’Évêché montréalais avait travaillé à établir un lieu de culte à Saint-Hyacinthe.


En 1888, les frères Dougall vendent boutique et terrain au notaire. Ce dernier fera ériger la maison entre 1888 et 1893, date à laquelle il en fait don à sa fille : « Michel-Esdras Bernier, notaire de la paroisse de St-Hyacinthe…cède, transporte & abandonne à Dame Ernestine Bernier sa fille épouse séparée de biens par contrat de mariage de Louis Victor Benoit médecin de la cité de St-Hyacinthe...un terrain…avec maison, grange et autres bâtisses érigées..». Ernestine Bernier et son mari prennent donc possession de la demeure deux ans à peine après leur mariage. Devenue veuve, madame Bernier vendra la maison en 1935 au pharmacien Louis-Philippe Gaucher.


On se souviendra que le notaire Michel-Esdras Bernier fut à la fois un homme politique et un propriétaire foncier important à l’époque. En effet, il semble qu’après avoir fait don de la présente maison à sa fille, il ait fait construire la maison Marin (voir Demeures de notables (12)) sur la rue Girouard, et qu’il ait fini ses jours dans la maison familiale à l’emplacement de la maison Lafontaine (voir Demeures de notables (11)), sur la rue Girouard également, en plus de posséder un domaine à La Providence.


La maison de brique rouge présente une volumétrie inhabituelle. En effet, la façade principale donne sur la rue Girouard alors qu’un volume important est construit en diagonale. Ce volume, qui prend la forme d’un oriel montant de fond couvert d’une galerie surmontée d’un imposant toit pignon, fait en quelque sorte le lien entre la façade et la face latérale de la maison donnant sur la ruelle. En 1889, le notaire cède gratuitement une lisière de terrain à la municipalité afin d’élargir cette ruelle alors désignée sous le nom de « rue Bernier ». Cet élément nous porte à croire que la maison était peut-être déjà érigée en 1889.


D’après les plans d’assurance de la municipalité, l’empreinte au sol n’a pas changé depuis la construction de la maison, mis à part un agrandissement plus récent à l’arrière clairement indiqué au plan de 1950. À cause de la dénivellation du terrain, la maison à deux étages fait un étage de plus face à la rivière. Cette demeure est coiffée d’un toit pavillon couvert de tôle dont la corniche, appuyée sur des consoles, est interrompue par plusieurs lucarnes pendantes surmontées de pignons classiques.


En plus des lucarnes, la maison possède de nombreuses ouvertures sur toutes ses faces : oculus au pignon et larges fenêtres au sommet arrondi d’influence italienne. La porte d’entrée principale de bois et à imposte horizontale donne sur une large galerie qui possède une balustrade et des poteaux tournés supportant un auvent et qui, interrompue par l’oriel, se prolonge du côté de la ruelle sur deux niveaux. Cette résidence possède plusieurs éléments et caractéristiques qui puisent dans le répertoire classique et néo-italien, donnant à la demeure un cachet éclectique typique de l’époque victorienne.


Illustration et photo:
Centre d'histoire de Saint-Hyacinthe, CH478/14 Collection photographies et illustrations, 1886. 
France Labossière
, 2010.


Cet article fait partie d'une longue série.


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