La Grippe espagnole (5)


Par le Dr Jean Lafond
Publié dans Le Courrier de Saint-Hyacinthe, le 10 décembre 1997.


Au couvent des Sœurs Saint-Joseph, on nous a dit qu’un grand nombre de religieuses avaient été malades mais que 3 décès seulement étaient survenus. Pas de décès chez les postulantes. L’archiviste ne savait rien sur les élèves.


L'année 1918 a fait peu de cérémonies avant de dévorer près de 21 millions de vies humaines. C’est un truisme d’ajouter que l’histoire ne saurait cerner, dans son amplitude et son intensité, ce qu’à signifié cette épidémie chez l’individu. Combien de jeunes enfants, souvent 6-7-8 à la fois se sont retrouvés en quelques heures privés de leur mère ou de leur père ou des deux; épreuves qui eurent des répercussions profondes sur des vies entières. Et ce n’est là, qu’une faible lueur historique dégagée du brasier, si on admet que chaque vie humaine est un flambeau.


Les compilations suivantes ont été recueillies à la fin de l’épidémie et aux cours des années suivantes: en 1918 au Canada, population 11 millions - 43 000 morts. Dans la province de Québec: population 2,6 millions - 460 000 cas et 13 000 décès. À Montréal, population 500 000 - 30 000 cas - 3 000 décès.


La guerre de 1914-1918 avait pris 20 millions de vie en 4 ans et la grippe espagnole 21 millions de victimes en 10 mois.


Mais il n’est pas dit qu’une épidémie du même genre ferait maintenant autant de victimes. Les vaccins, la médication spécifique dont dispose la médecine moderne, sans parler des améliorations de l’hygiène et une alimentation mieux équilibrée sont autant de facteurs susceptibles de tenir en échec toute récidive d’un fléau semblable.


Et toute la population semble respirer plus à l’aise; le calme et la paix d’une atmosphère pure et limpide se ressetent.


Deo gratias: deux fléaux sont terminés.


Le 11 novembre 1918 dans mon village, probablement ailleurs aussi, les cloches de l’église, du couvent et du collège, comme les sirènes des manufactures et du service des incendies à 11 heures s’unissent dans un puissant tintamarre d’allégresse.


Le 12 novembre, la vie reprend lentement son cours. Les écoles, les églises, les universités, la cour, les salles de spectacles reprennent leurs activités. L’épidémie n’avait pu être enrayée sans perte de vies. Par bonheur, elle marquât la fin d’une époque sombre et l’aube de grandes découvertes scientifiques qui ne permettraient plus jamais de tels holocaustes.


Certes, il y a eu beaucoup de vides dans nos rangs: la mort a fauché un peu partout, à l’Est, à l’Ouest comme au Nord et au Sud. La liste des victimes s’étire et ce sont surtout des jeunes qui sont tombés. C’est accablant et c’est pénible, mais la loi de la vie est ainsi faite.


Dans des fléaux semblables, tu te demandes si elle est vraie, la parole de Montaigne: « Tu ne meurs pas de ce que tu es malade, mais de ce que tu es vivant. »


Ceux qui ont vécu l’épidémie de grippe espagnole peuvent témoigner de « l’ogresse ». Il est sûrement impérieux de mentionner qu’à l’Hôtel-Dieu, les Religieuses, au cours de l’épidémie de la grippe espagnole ont secouru 713 malades dans 158 familles. Elles ont fait 890 visites à domicile et 325 veilles.


À ce travail inlassable 8 religieuses sont décédées dont ma tante Clara Lafond à 33 ans. Que de dévouements à remercier. Et que de louanges bien méritées à adresser à la communauté des Sœurs Grises.


À Saint-Hyacinthe, en 1918, il y avait environ une population de près de 10 000 personnes. 92 décès ont été comptés dont deux médecins: Louis DeGuise et Félix Chardonnay. Si on compte les normaliennes le chiffre est 109.


À la fin d’octobre, après deux mois de température terne, pluvieuse et brumeuse, le soleil apparaît enfin: c’est l’été des indiens qui réjouit les cœurs et ranime les corps. La grippe régresse progressivement. Le dimanche, 10 novembre n’est pas comme ceux des derniers mois, c’est un dimanche de résurrection et d’alléluia. L’épidémie est définitivement enrayée.


Le lendemain, les journaux annoncent la signature de l’armistice. La matinée est toute radieuse de ces beaux soleils d’automne.


En novembre, Mgr Bruchési de Montréal, en s’adressant par la voie des journaux, aux Québécoises et Québécois disait ceci: « vous qui avez passé pendant plus de deux mois, ces jours entiers au chevet des affligés, vous qui avez sacrifié des nuits pour suppléer les membres alités de toute une famille, vous qui n’avez distingué ni entre les conditions, ni entre les croyances, ni entre les labeurs, Merci! merci! 


Aux pauvres comme aux riches, aux protestants comme aux catholiques vous avez versé le bienfaisant remède de votre souriante sérénité.


Pour tout votre dévouement, votre compassion, à vous médecins, religieuses infirmières et bénévoles, les mots ne suffisent pas à vous remercier pleinement. Le maître qui vous a épargné saura le faire. »


Photo:
L’ancien Hôtel-Dieu de Saint-Hyacinthe, où tant de Sœurs Grises ont œuvrées au soulagment des malades, lors des épidémies ou en temps normal. Centre d'histoire de Saint-Hyacinthe, CH085 Studio B.J. Hébert.


Cet article est le dernier d'une série de cinq.


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