La Grippe espagnole (3)


Par le Dr Jean Lafond
Publié dans Le Courrier de Saint-Hyacinthe, le 19 novembre 1997.

Malgré les prévisions continuelles d’un mieux-être à l’horizon, proclamées par les autorités, l’épidémie s’étendait constamment. Les écoles, les églises, les lieux publics, les universités fermèrent leurs portes. Les grands magasins ressemblaient à un désert car les dames surent résister à leurs tentations habituelles de courir les boutiques. La grippe faisait l’objet inévitable de toutes les conversations. Même les cours de justice durent arrêter leurs audiences.


L’escalade véritable de cette grippe se produisit dès les premiers jours d’octobre dans les Cantons de l’Est. La situation devint si sérieuse que des médecins de Québec furent appelés à venir prêter main forte à ceux de la région. Des hôpitaux temporaires furent installés là comme à Montréal et à Québec par la suite. Les médecins ne suffisaient plus; les étudiants en médecine furent demandés, et les infirmières s’ajoutèrent aux religieuses dans les hôpitaux réguliers ou temporaires.


Malgré la fermeture des églises et des écoles, l’épidémie augmentait ses ravages, et les bureaux de santé ne savaient plus où donner la tête et tous leurs conseils n’avaient aucun effet.


À Montréal comme à Québec et ailleurs dans la province, l’épidémie commencée à la fin de septembre fut foudroyante entre le 10 et 20 octobre. Durant ces jours, à Montréal on enregistrait près de 150 mortalités par jour. Quoi de plus triste et déprimant que la vue de cette procession des corbillards vers les cimetières et le plus souvent, sans passer par l’église.


À Montréal les quartiers les plus touchés furent les quartiers ouvriers pauvres: Saint-Henri-Petite-Bourgogne, Faubourg à la mélasse; à Québec, Saint-Malo et Saint-Sauveur.


Que s’est-il passé à Saint-Hyacinthe?


Dans « Histoire de la ville de Saint-Hyacinthe », Mgr Choquette relate les faits suivants: ceux d’un historien « au début d’octobre pendant que la grippe sévit partout, il semble que la population maskoutaine ne sera pas touchée. Mais le 9 octobre, six collégiens tombent malades et aussitôt nos pensionnats se mettent spontanément en quarantaine. Les églises restent ouvertes; seule la grand-messe du dimanche est supprimée. Au séminaire le fléau multiplie ses victimes: 25 sont alités sans toutefois inspirer une crainte sérieuse, quatre professeurs s’enferment avec les malades dans notre «lazaret» de la maison de brique. Le renvoi de la gent écolière, devenu urgent, se heurte à l’ordonnance du Bureau provincial d’hygiène prohibant l’exode des internes dans les pensionnats. Respect à la Loi, nous le voulons bien, mais les collégiens ont leur manière à eux d’interpréter ou d‘éluder la Loi.



Pendant que nous délibérons, une rumeur venue du dehors et accompagnée, il fut dit: d’un sourire complice, fait savoir que l’ordonnance du Bureau d’Hygiène ne sera promulguée qu’à six heures. Il est quatre heures et demi: entre 4 et 6 heures passent les trains qui vont partout: Pourquoi ne pas en profiter tout de suite ! Cette pensée pénétrant magiquement les têtes, suscita l’évasion secrète de la moitié de la maison.


Grand émoi chez les gardiens de la santé publique. À qui la faute ? En dépit des lamentations d’un employé subalterne de son bureau de Montréal, le Conseil d’hygiène de la Province nous exonéra de tout blâme et nous autorise à licencier, le 27 octobre l’autre moitié de la communauté des élèves.


Cependant les églises sont encore fermées, elles ouvrirent le 4 novembre. La grippe causa peu de mortalité parmi nous; pas de nombre de décès cité dans son Histoire !»


Plus loin, nous aurons la version légèrement différente du Supérieur d’alors, le chanoine Fabien-Zoël Decelles.


Mais auparavant, quelques notes parues dans les hebdomadaires maskoutains. Journal Le Courrier du 28 septembre : le Dr Samson, inspecteur sanitaire du District de Saint-Hyacinthe fait paraître l’avis suivant: nous sommes menacés d’une maladie contagieuse à laquelle on a donné le nom de « Grippe Espagnole ». Si les symptômes se portent aux poumons, la maladie est très grave et plus surtout chez les personnes âgées et les enfants, la maladie se transmet par les sécrétions nasales et les crachats. Suivent les recommandations sur l’hygiène nécessaire comme tousser dans un mouchoir et l’isolement des malades. Note importante: si l’épidémie atteint Collège, Pensionnat, isolez les malades et retournez les autres à la maison.


Il faut croire que cette permission admise le 28 septembre a été refusée par la suite, comme nous le verrons dans le journal du Supérieur.


Photo:
Un étudiant allité à l'infirmerie du Séminaire de Saint-Hyacinthe. Centre d'histoire de Saint-Hyacinthe, CH001 Séminaire de Saint-Hyacinthe.


Cet article est le troisième d'une série de cinq.


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