L’Honorable T.D. Bouchard
(son discours du 21 juin 1944 au Sénat)


Par Raoul Bergeron
Publié dans le Courrier de Saint-Hyacinthe en 1994.


Avec la défaite du parti libéral le 17 août 1936 et de son chef Adélard Godbout dans son propre comté de L’Islet, le député de Saint-Hyacinthe à l’Assemblée législative, l’Honorable T. D. Bouchard devint le chef parlementaire du parti libéral jusqu’à la reprise du pouvoir en 1939.


Monsieur Bouchard qui en menait large dans le parti, avant-gardiste et souvent controversé avait d’irréductibles adversaires dans sa propre formation politique et qui le considéraient comme politiquement non rentable. Aussi n’est-il pas surprenant que des démarches aient été faites pour l’éloigner de la scène politique provinciale. Des 1939, des rumeurs persistantes à l’effet qu’il pourrait être nommé au Sénat circulaient.

Ce n’est toutefois qu’en mars 1944 qu’il sera nommé sénateur pour la division des Laurentides par le premier ministre W. Lyon Mackenzie-King. En avril de la même année, il devint également le premier président de l’Hydro-Québec. À la suite de ces deux nominations, il donna sa démission à Québec, à la fois comme ministre et comme député de Saint-Hyacinthe.

Si la renommée de Monsieur Bouchard n’était plus à faire au Québec, c’est surtout par les accusations qu’il porta contre la société secrète Jacques-Cartier qu’il se fit connaître au Canada anglais.

À l’occasion d’une motion présentée au Sénat en juin 1944 par le sénateur David et qui portait sur l’adoption d’un manuel uniforme pour l’enseignement de l’histoire du Canada, le sénateur Bouchard choisit de faire son discours d’entrée au Sénat Canadien. Il tenta de démontrer que ceux chez nous qui ont enseigné l’histoire canadienne l’avait fait avec l’idée de diviser les Canadiens sur les questions de race et de religion.

Il déclara que vers 1928, une société secrète avait été fondée sous le nom de l’Ordre de Jacques-Cartier avec la bénédiction du clergé catholique canadien-français et cela dans le but de permettre aux Canadiens français d’obtenir leur juste part dans la fonction publique fédérale.

Avec les années toujours selon le sénateur Bouchard, cette société secrète noyauta les Syndicats catholiques, les Chambres de Commerce junior, les commissions scolaires, conseils municipaux et les Sociétés Saint-Jean-Baptiste, ce qui constituait une menace pour l’unité canadienne disait-il.

Ce discours prononcé le jour même où s’ouvrait dans notre ville (Saint-Hyacinthe) le Congrès Eucharistique et à l’avant veille de la Fête de la Saint-Jean-Baptiste, souleva la réprobation générale dans toute la province.

Le cardinal Villeneuve, pour sa part, du haut de la chaire de la Cathédrale dénonça les propos tenus les qualifiant d’injustes, d’injurieux, d’irréfléchis et de mal fondés.

Deux jours à peine après ce discours au Sénat, le premier ministre Godbout faisait connaître à la population que le sénateur Bouchard avait été démis de ses fonctions comme président de l’Hydro-Québec (poste qu’il occupait depuis dix semaines seulement).

Au début de juillet 1944, il démissionna aussi de l’Institut Démocratique Canadien qu’il avait fondé l’année précédente et dont il était le Gouverneur suprême, afin d’éviter des ennuis à cet organisme.

Dans le Clairon de Saint-Hyacinthe du 28 juillet 1944 sous sa propre signature, le sénateur Bouchard écrivait : « On a tenté de m’écraser en m’injuriant et en m’insultant. Et ces avanies me sont survenues de tout bord de tout côté, de mes adversaires politiques, de certaines autorités religieuses, des chefs de mon propre parti ».

Sans mettre un terme à la carrière politique turbulente du sénateur Bouchard, ce discours au Sénat marqua toutefois le début de sa sortie comme homme public.

Ceux de ma génération et d’autres plus âgés qui l’ont bien connu, s’ils sont capables de sévères critiques à son endroit, sauront quand même reconnaître à cet homme politique de chez nous, l’audace, l’énergie et le courage de ses convictions.

Le sénateur Bouchard décéda le 14 novembre 1962 à l’âge de 80 ans.