Des Noirs parmi les Blancs (1)


Par Jean-Noël Dion
Publié dans Le Courrier de Saint-Hyacinthe le 8 février 2006


Depuis quelques années, de nombreuses recherches ont été amorcées dans le but de faire découvrir des aspects méconnus de l’histoire, entre autres la présence de différentes ethnies. Des généalogistes et des chercheurs vont à la rencontre de ceux qui ont immigré au pays depuis la Nouvelle-France jusqu’à une époque récente où les frontières sont de plus en plus ouvertes et des politiques encouragent le phénomène. 

À partir des documents officiels, de correspondance, de récits, de témoignages de la part de membres de ces communautés, les historiens expliquent les étapes successives relatives à l’implantation en terre canadienne : le départ, l’accueil, l’apprentissage d’une autre langue, les difficultés d’adaptation et d’intégration, l’isolement et parfois la formation de ghettos dans les grandes villes.  Ainsi, en guise de commémoration, certaines associations et institutions muséales organisent des événements et consacrent des expositions à l’immigration grecque, sud-américaine, juive, asiatique, arabe, française, etc.

Saint-Hyacinthe dont le tissu social a été l’un des plus homogènes au Québec, la ville la plus française d’Amérique, devient aussi depuis quelques années une terre d’accueil et agit comme un lieu de rétention.  À l’exemple des organismes qui traitent de ces arrivants, il serait bon de jeter un coup d’œil sur certains d’entre eux en terre maskoutaine.

La communauté noire est tissée de membres de différentes provenances : Afrique, Antilles notamment Haïti, États-Unis.  Les recensements fédéraux jettent un peu de lumière sur son implantation en ville.  Le nombre des Noirs est peu élevé : de 11 Nègres et mulâtres en 1851, on n’en dénombre qu’un seul dix ans plus tard sous la catégorie Personnes de couleur dans Saint-Hyacinthe paroisse.  Il faut attendre l’année 1911 pour retrouver de nouveau deux membres de cette communauté sous la catégorie Nègre et 1941 pour constater l’arrêt d’indication de cette rubrique sur les formulaires.  Il est évident que le concept même de Nègre ou Noir, à tendance raciale voire raciste, est peu révélateur de l’origine du pays.  Il fait référence à la couleur de la peau plutôt qu’à l’ethnie et n’est pas aussi déterminant que les autres catégories qui rappellent d’une façon significative la provenance, telles que les appellations Polonais, Chinois, Suisses, Français, Belges, Britanniques, Hollandais, Ukrainiens, Américains, etc. 
À la lecture des résultats, on peut conclure qu’à Saint-Hyacinthe, la communauté noire a connu son cap en cette moitié du 19e siècle.  Cette affirmation est corroborée par Mgr Choquette dans son Histoire de Saint-Hyacinthe rédigée en 1930, qui en fait mention dans certains passages de son ouvrage.

Alors qu’il traite de l’incendie du 14 mai 1854 qui a réduit en cendres l’ancien collège devenu évêché (site de l’évêché actuel), il est question de la destruction, « causée par des flammèches transportées par le vent, de vastes écuries bâties au-delà du chemin de fer.  Celles-ci abritaient une douzaine de chevaux coureurs tenus et entraînés en vue des fameuses courses de septembre organisées par le turf-club de Montréal-Saint-Hyacinthe.  Il y avait là tout un corps d’employés – des noirs et des blancs -, dont le principal était le forgeron-ferrant, M. Olivier Chalifoux… » (p. 206).  Combien de gens de couleur étaient-ils ?  Le chroniqueur garde le silence à ce sujet.  Il s’agit probablement de membres des communautés antillaise ou africo-américaine, anciens esclaves ou fils de certains d’entre eux qui ont été embauchés par les seigneurs locaux, les Dessaulles et Laframboise à qui appartenaient en grande partie les chevaux. Mentionnons qu’en Grande-Bretagne et dans ses colonies donc au pays, les Noirs ont le statut d’esclave jusqu’en 1833, date l’abolition de la servitude. 

Plus loin, l’historien maskoutain rappelle que « le turf-club (au Rond Laframboise dit le mile) faisait courir au trot, le plus souvent au galop. Le nègre « Tom » de M. Laframboise fut chargé un jour d’aller chercher un fameux trotteur aux États-Unis. Il partit avec la somme d’argent requise, se rendit peut-être en son ancien pays de Virginie ou de Kentucky, et revint fidèlement avec l’animal. Le retour par les chemins de terre avait duré trois semaines !  Ce noir « Tom », dont les hauts faits sont souvent racontés dans la famille Laframboise, résidait avec sa femme et plusieurs enfants, d’une couleur parfaite, à l’angle des rues Cascade et Saint-Hyacinthe (Hôtel-Dieu) » (p. 263).

Au recensement de 1851, la famille de Maurice Laframboise compte effectivement un cocher et jardinier du nom de Bristol Barnsworth, 46 ans, natif de (Kindehosk ?) aux États-Unis. Le nom de l’épouse n’est toutefois pas indiqué. Les Laframboise demeurent en leur magnifique manoir de la rue Girouard à Saint-Hyacinthe auxquels le Patronage Saint-Vincent-de-Paul et les immeubles du Patro succédèrent. La famille quitte Saint-Hyacinthe en 1864 pour s'installer à Montréal.


Photo:
Localisation du turf-club (au Rond Laframboise dit le mile) selon un Plan d'assurances daté de 1880.
Collection Centre d'histoire de Saint-Hyacinthe.

Cet article est le premier d'une série de deux.

                                                         Article 2 >>