« Ce drapeau pour notre province »


Par Raoul Bergeron
Publié dans le Courrier de Saint-Hyacinthe le 4 octobre 1989


Étant activement intéressé à l’histoire contemporaine de Saint-Hyacinthe, on me permettra de faire connaître à nos lecteurs le point de vue exprimé par l’un de nos concitoyens aussi éminent que controversé, quant à l’à-propos d’un drapeau distinctif pour le Québec.

L’honorable T.-D. Bouchard, qui fut maire de Saint-Hyacinthe, député, ministre et chef de l’opposition à Québec, fut nommé sénateur à Ottawa en mars 1944.

À la suite de cette nomination surtout, il voua à la cause de l’unité canadienne et lutta énergiquement contre tout ce qui, dans son optique, pouvait contrevenir cette unité.

Orateur puissant, tribun fougueux, il était également un conférencier recherché. Aussi profitait-il de toutes les tribunes qui lui étaient offertes pour faire connaître ses positions contre l’adoption d’un drapeau distinctif pour notre province, idée qui était prônée à la Législature provinciale par le député indépendant et nationaliste René Chaloult.

Le 26 décembre 1947, il fit un éditorial dans son journal, Le Clairon, où il écrivit : « J’ai écrit maints articles pour signaler que tant et aussi longtemps que notre province n’aurait pas le statut autonome, nous ne pouvions pas avoir de drapeau national. Nous avons des centaines de milliers de nos compatriotes parlant notre langue et partageant notre culture dans les autres provinces, notre législature locale n’a aucune autorité sur eux et le drapeau de Monsieur Chaloult ne saurait en aucune manière avoir une signification sur eux, la province ne peut qu’avoir une bannière particulière si toutefois son gouvernement décidait de lui attribuer un pavillon de quelque bariolage que ce soit flottant d’une hampe quelconque » (sic).

Toujours selon le sénateur Bouchard, ce serait jeter dans la population canadienne « une pomme de discorde et les deux grandes formations politiques provinciales se doivent de s’unir pour faire un enterrement de première classe à l’idée d’un drapeau distinctif ».

Le fleurdelisé fut tout de même adopté par arrêt ministériel le 21 janvier 1948, et le 9 mars 1950, il fut unanimement adopté par l’Assemblée législative.

Les appréhensions et les craintes du Sénateur Bouchard se sont heureusement avérées non fondées. Toutes les provinces aujourd’hui sont dotées d’un emblème distinctif, très visible lors des rencontres fédérales-provinciales, ou encore, à l’occasion des Jeux pancanadiens qui se tiennent périodiquement, et cela n’a jamais constitué « cette pomme de discorde », comme le craignait le Sénateur Bouchard.

Ironiquement, la seule « avarie », le seul affront qu’ait eu à subir le fleurdelisé ne l’a pas été à l’extérieur de notre province ou encore par des factions hostiles à l’élément francophone ou québécois, mais plutôt lors d’une marche de revendications syndicales sur le parlement de Québec, au début des années 1980, où il fut brûlé par quelques irresponsables. Ce fut un geste bien méprisable et une journée bien triste.

Dans sa courte histoire d’à peine 40 ans, le fleurdelisé a été et continue d’être un emblème respecté par tous les Québécois de quel qu’allégeance politique ou de quel qu’ascendance ethnique qu’ils soient. Il a recouvert la tombe de plusieurs premiers ministres de notre province.

Nous pouvons très bien ne pas souscrire aux idées de l’ancien maire de Saint-Hyacinthe, ou encore sur le ton employé pour les faire connaître, mais il faut admettre qu’il le faisait en toute bonne foi et dans le cadre d’un débat démocratiquement reconnu.

« Ce drapeau de notre province » a ses racines dans la région maskoutaine et voilà une raison de plus pour nous de lui vouer respect et l’arborer avec fierté.

Photo:
Le 21 janvier 1948, peu avant trois heures, le drapeau fleurdelisé flotte sur la Tour du Parlement. Le Québec possède désormais son emblème distinctif autour duquel il va bâtir son identité et ses revendications nationalistes. Deux ans plus tard, le 9 mars 1950, l'Assemblée législative vote la loi du Drapeau officiel.

Source:
ameriquefrancaise.org/fr/article-557/Drapeau_du_Qu%C3%A9bec_:_le_fleurdelis%C3%A9.html. Consulté le 22 juin 2014.