ESSAI / HENRIETTE DESSAULLES


La grande dame de l'intime

Henriette Dessaulles naît le 6 février 1860, à Saint-Hyacinthe, d'une famille de notables faisant partie de la bourgeoisie de l'époque. Son père, Georges-Casimir Dessaulles, maire de Saint-Hyacinthe, est le frère de Louis-Antoine Dessaulles, essayiste et humaniste dissocié de l'autorité religieuse. Ce dernier est redouté des uns, admiré des autres. Émilie Mondelet, la mère d'Henriette Dessaulles, meurt à 28 ans laissant dans le coeur de sa fille un grand vide qui ne sera jamais rempli par sa belle-mère, Frances Fanny Leman.

Comme toutes les jeunes filles bien nanties de l'époque, Henriette Dessaulles reçoit une très bonne éducation. À 14 ans, elle fait des études au couvent Lorette. Deux ans plus tard, toujours à Saint-Hyacinthe, elle est pensionnaire au couvent de la Présentation de Marie et y obtient des diplômes d'anglais, de français et d'études musicales. En 1881, elle épouse Maurice Saint-Jacques et aura sept enfants. Seize ans plus tard, au cours d'une campagne électorale, alors qu'il s'y présente comme candidat libéral, Maurice Saint-Jacques meurt d'une pneumonie. Devenue veuve, Henriette Dessaulles doit subvenir aux besoins de sa famille.

 

 De la graphologie à la Lettre de Fadette 


Outre la graphologie, Henriette Dessaulles rédige pour quelques périodiques et journaux des articles qui traitent du progrès intellectuel des femmes, des jeunes filles, des travailleuses et de la littérature.

Son journal, écrit durant son adolescence, ne sera connu du public qu'en 1971, soit 25 ans après sa mort survenue le 17 novembre 1946.

L'oeuvre d'Henriette Dessaulles

À une époque où la littérature canadienne est écartelée entre deux principes, le devoir collectif et l'expression subjective, les écrits de femmes comme Laure Conan, Robertine Barry, Joséphine Marchand, Léonise Valois et Henriette Dessaulles atteignent un lectorat féminin en pleine expansion. L'oeuvre littéraire d'Henriette Dessaulles, alias Fadette, héroïne du roman La petite Fadette de Georges Sand, poursuit une voie spécifique : l'intime. Son journal, rédigé entre 1874 et 1880, et ses nouvelles révèlent les tourments de la jeune adolescente, ses joies, ses chagrins, ses espoirs et ses désillusions.

Les contrariétés causées par les affrontements avec sa belle-mère, les sentiments à l'égard de son voisin Maurice Saint-Jacques qu'elle aime en secret, la connaissance d'un jeune musicien atteint d'un mal incurable lui servent de prétexte pour poser un regard critique sur ses contemporains, son milieu et son temps. Le journal écrit dans un style tout en mouvements du coeur et de l'esprit, propose une perception de la vie qui surprend par sa vivacité, ses désirs, un jugement et un humour révélateurs d'une passion à la mesure d'une personnalité exceptionnelle.

  La bourgeoisie maskoutaine vue de l'intérieur 



Les critiques seront unanimes. Dans Le Devoir du 24 avril 1971, Jean Éthier Blais affirme : «Ce Maurice a eu beaucoup de chance. Nous-même, à qui une petite-fille de Fadette, Louise Saint-Jacques-Dechêne, présente cet ouvrage, ce chant merveilleux d'une jeune fille heureuse et malheureuse, au milieu de ses livres dans l'intimité de son âme la plus secrète. Être précieux, hélas! Disparu».

Dans le journal The Gazette du 15 mai de la même année, Sheila Arthur mentionne : « Her diary is a national treasure » (Son journal est un trésor national). Mais c'est dans Livres et auteurs québécois, 1971, que Roger Le Moine, de l'université d'Ottawa, fait au Journal de Fadette un très bel éloge : « On doit savoir gré à Madame Dechêne d'avoir doté la littérature québécoise d'une oeuvre de première importance, sinon par son style qui est pourtant alerte, du moins par sa signification profonde. Dans toute l'histoire littéraire, le journal de Fadette se place au tout premier rang de la production de l'époque aux côtés du Discours de Papineau à l'Institut canadien en 1867, et des Lettres sur le Canada d'Arthur Buies ».

Avec son indéniable talent d'écrivain, Henriette Dessaulles et son journal nous proposent une page d'histoire dont la trame intimiste repose sur un grand sens de l'observation et de la réflexion.


ARCHIVES ET DOCUMENTS

Des documents sont conservés au Centre d'archives du Séminaire de Saint-Hyacinthe.

Aubin, Anne-Marie et Dion, Jean-Noël, Hommage à Henriette Dessaulles, pionnière de l'écriture et du journalisme féminin, Regroupement Littéraire Richelieu-Yamaska, Saint-Hyacinthe, 1985, 188 p.

Fadette, Journal d'Henriette Dessaulles, 1874-1880, Montréal, Hurtubise HMH, 1971, 325 p. Préface de Pierre Dansereau, introduction de Louise Saint-Jacques Dechêne.