Patrimoine et identité: réflexion


Nous vous présentons un texte de M. Pierre-Paul Sénéchal, paru initialement dans le journal Le Devoir, le 5 juillet 2016. Ici, au Centre d'histoire de Saint-Hyacinthe, nous trouvons important de vous partager ce texte où il est question de mémoire, de patrimoine et du Québec!


M. Sénéchal est ex-gestionnaire, gouvernement du Québec, président de la Société nationale des Québécois de Chaudière-Appalaches.


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Le voyageur sans bagage
L'étrange exclusion du patrimoine historique dans la construction du projet identitaire québécois.


Le mouvement souverainiste québécois est dans une impasse. Le « vouloir vivre collectif », élément constitutif de la nation, au même titre que le territoire, la langue et la culture, ne semble plus autant qu’avant habiter le coeur des Québécois.


La mémoire est à la base du sentiment d’identité individuel et collectif. Sans mémoire, un peuple peut-il être animé d’un « sentiment national » lui procurant le goût du vrai pouvoir, celui de l’autonomie et de la liberté ? Dans sa célèbre pièce Le voyageur sans bagage (1937), Jean Anouilh nous raconte l’histoire de ce soldat devenu amnésique à son retour du front. L’individu est littéralement sans passé. Privé du soutien que procure un bagage de souvenirs, il peine à construire un destin autre que celui qui le confine à des tâches sans avenir. Dépourvu d’ancrage familial et social, il se verra finalement contraint d’accepter que son destin personnel soit pris en charge par des personnes qui se donneront pour mission de lui construire une identité. Pour rester dans une situation minimale d’équilibre personnel, il ira même jusqu’à se fabriquer un faux sentiment de liberté, afin de traverser plus facilement la renonciation permanente qui caractérise sa personne.
 
Parmi tous les marqueurs d’une identité nationale, il y a, oui, la langue, mais incontestablement aussi, le patrimoine historique, matériel et bâti, celui qui donne un visage au pays, ses traits architecturaux, son paysage humanisé par des siècles de découvertes et de peuplement. Le patrimoine, ce n’est pas ce qu’on miniaturise dans les musées ou qu’on enferme dans des recueils photographiques, c’est celui qui, chaque jour, rappelle la naissance et la construction du pays, celui qui donne un sens aux quartiers urbains et aux chemins de campagne.
 
Au lendemain des meilleurs jours d’effervescence de révolution tranquille, aurait-on cessé, à un moment donné, de croire que le patrimoine historique n’avait pas un rôle majeur à jouer dans notre destinée nationale ? Quel manque de sensibilité politique !
 
En l’espace de quatre décennies, le coeur de nos villes, de nos quartiers, a été livré en pâture aux spéculateurs immobiliers qui en ont fait des espaces sans âme. Il n’est pas abusif de parler de déstructuration d’un village lorsqu’on démolit son église, son école traditionnelle, son presbytère. En moins de quarante ans, le visage du territoire rural du Québec, lieu de naissance du pays (plus de 90 % de l’espace habité), porteur des traces de l’intelligence de tous ceux et celles qui ont fait son histoire au cours des siècles, a été complètement transformé, victime d’une opération aveugle de mise aux normes de la modernité. Et qu’en est-il du patrimoine immatériel ? Langue d’usage, culture, musique et histoire transmises par l’école, la radio, la télévision, les pratiques sociales, des facteurs qui développent tous une sensibilité et qui donnent une persistance au sentiment national ?
 
Une conscience nationale ne se décrète pas, elle se construit pierre par pierre, sur tous les horizons, sans s’arrêter. Elle dépend essentiellement de la manière dont va se réaliser l’intériorisation par les citoyens d’un ensemble de repères identitaires ou points communs. On veut que le nouvel arrivant chez nous adhère à notre société, mais que lui transmet-on comme visage de soi ? Le patrimoine historique, c’est un marqueur identitaire, c’est un puissant outil d’intégration à la nation.
 
Le problème avec le patrimoine québécois, c’est qu’on en a fait une « discipline » et non une manière de se définir tous les jours collectivement. Sa gestion a été confinée dans les seules mains d’un ministère de la Culture dont les moyens auront toujours été très limités. De surcroît, les actions privilégiées par ce dernier ont été très longtemps axées sur la sauvegarde d’immeubles ou d’objets parmi les plus rares et les plus précieux.
 
Recréer le « lieu québécois », une mission encore possible ? Il faudra d’abord mettre fin à cet insidieux syndrome de l’« oikophobie » (reniement de la maison natale et du mobilier accumulé au cours des siècles), arrêter ce rêve fou du maire Labeaume de faire de la capitale du Québec un « Las Vegas du Nord ». Bref, il faut stopper cette maudite envie de sortir à tout prix de soi qui nous condamne finalement à l’anonymat le plus complet.
 
Il faudra le courage d’adopter des lois, des règlements municipaux qui ont « des dents » (Roland Arpin dans son rapport Un présent du passé), il faudra de toute urgence se libérer des lobbies et des influences des spéculateurs, il faudra que soient signifiées des attentes aux ministères, aux organismes gouvernementaux, aux administrations municipales. En 2016, aucune municipalité du Québec n’est encore tenue de mettre en oeuvre une simple politique d’harmonisation et d’intégration architecturale pour ses quartiers plus anciens. La conservation et la mise en valeur du patrimoine doivent être vues comme une obligation pour les collectivités locales. Le soutien financier pour actualiser cette mise en valeur doit, quant à lui, devenir une obligation pour l’ensemble de notre collectivité nationale.
 
Il faudra sans doute aussi que les écoles puissent apprendre aux enfants à aimer le Québec. La sensibilisation au patrimoine historique possède cette capacité de faciliter chez les élèves une intégration dans le groupe social qui l’entoure et de déclencher un début d’adhésion aux valeurs identitaires du pays qu’il est appelé à habiter.


Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir.
La maison Adélard-Lesage, construite au XIXe siècle à Sainte-Thérèse, a été démolie en avril 2016. 


Le texte et la photo sont reproduits avec la permission du journal Le Devoir et de l'auteur. Nous les en remercions.